La Montagne d’Obake ou Le Chat blanc

Lorsque l’on poursuivait le chemin de Kibo, en empruntant la voie qui longe la montagne Obake, et, si l’on prêtait attention à la petite montée de terre (survenue suite à l’éboulement de l’an 751), le voyageur avisé pouvait discerner la présence d’un ryokan modestement éclairé par ses lanternes en granit. Ordinairement pratiqué lors de pèlerinages jusqu’à la ville de Shika, ce sentier devient fantomatique lors de l’aménagement de la grande route Tsubasa Suganuma, érigée en l’honneur du héros de la guerre des mille. Outre ses légendaires faits d’armes qui annihilèrent définitivement  la rébellion des « démons rouges », son nom traversa les âges comme une allée protectrice, permettant d’éviter les renards, les loups et les chutes sordides que l’abus de saké rendait courantes dans le pays. Mais les vieux paysans aux rivières de rides et aux genoux cagneux gardaient de leurs pères et des pères d’avant eux de mystérieuses légendes survenues sur le chemin de Kibo. Des cris et des râles transperçant la nuit, des silhouettes transparentes s’évaporant au regard ou autres élucubrations communes au folklore des petites villes,  des radotages éternels qui faisaient frémir les petits enfants lors des jours de fête.

 

Certains partaient en direction de la montagne jauger d’eux-mêmes les fantaisies des vieillards, parfois pour impressionner leurs amis, parfois pour conquérir le cœur d’une jolie fille ou simplement pour narguer l’ennui, fléau pernicieux d’une jeunesse sans destin, aux aspirations aussi courbées que le dos de leurs pères. Les plus malins restaient cachés à flanc de montagne et revenaient au petit matin, se gargarisant d’avoir affronté les esprits. C’est d’ailleurs cette expérience semi-désirée qui permit au jeune Aokiji d’épouser Eriko aux premiers jours du printemps, lorsque fier d’un surplus d’alcool de riz, il monta sur une table et cria haut et fort qu’il jouerai sa vie pour mériter sa main. Le pauvre sot avait déjà son cœur mais désirait les honneurs. Il partit vers Obake avant de s’effondrer dans un hoquet sur le bas-côté. Sa presque promise, de peur de le perdre, l’avait suivi dans sa quête. Elle ne manqua pas de le couvrir et de le veiller jusqu’aux premières hallebardes de lumières où Aokiji s’éveilla et rentra au village pour rapporter les visions que son alcool lui avait compté.

 

C’est Eriko qui me raconta cette histoire lorsque je lui fis part de mon envie de poursuivre la route de Kibo, ce qui ne manqua pas de me faire sourire. J’achevais mon voyage de trois semaines dans ce pays et un train m’attendait à Shika, un avion à Osaka et un mémoire à rendre sur la dépendance de l’homme à la nature dans les estampes d’Utagawa Hiroshige, sur lequel j’avais pris un certain retard. Mon directeur de mémoire n’ayant que peu entendu parler de moi si ce n’est pour lui proposer des problématiques bancales et n’ayant jamais su m’imposer de contraintes, je souhaitais jouir encore un peu de la magie de ce territoire avant de redevenir un gratte-papier ou dans mon cas un touche-clavier.

 

C’est au petit matin, lorsque je lui montrais mon itinéraire sur ce qu’il restait de ma carte (une pluie battante l’ayant altéré deux jours auparavant) qu’Eriko se mit à sourire et me parla du mont Obake. Elle fit bien évidemment attention à ce que son mari ne tende pas l’oreille à cette confession mais il était consacré à discuter avec son ami Shiro et cela pouvait l’occuper des heures. En me servant un peu de thé, elle m’avertit cependant que bon nombre de « chasseurs d’esprits » n’étaient jamais réapparus, quelques corps avaient été retrouvés en bas de la montagne, car le chemin s’accouplait de nouveau avec la nature (des siècles sans action humaine aidant). Elle rajouta que les plus chanceux d’entre eux avaient parcouru le chemin sans trouver quoi que ce soit d’anormal, si ce n’est une longue montée qui piquait les mollets jusqu’au sang et que : « Seuls les fous et les ivrognes croyaient encore à ces légendes ». Je repliais ma carte en la regardant poser le regard sur son fou et ivrogne de mari en souriant, me disant qu’un peu d’escalade ne me ferait pas de mal.

 

J’avais le sourire aux lèvres en quittant le village, non sans oublier bien sûr de saluer mes hôtes et remercier Eriko pour le temps qu’elle m’avait accordé. L’astre solaire était déjà bien haut dans l’azur et je dû supporter une heure la cacophonie des voitures avant de trouver un chemin de traverse. En fixant le promontoire éternel, j’engloutis deux des cinq brochettes que la vieille dame m’avait préparé. Le ventre rempli et encouragé par un vent frais battant ma nuque, j’entrepris la montée. Elle fut pénible. Habitué des grandes villes et des petits trajets dans leurs artères, ce voyage en solitaire fut ma première expérience de ce genre. Je vais passer sous silence les heures de progressions hasardeuses en notant tout de même que j’eus le temps de profiter du paysage, composé de vallons ou de combes (je n’ai cherché ce mot qu’en rentrant en France), car je dus m’arrêter une bonne dizaine de fois pour reprendre des forces.

 

Le ciel violacé aux accusations crépusculaires m’ordonna d’arrêter ma progression sur la surface la plus plane que je pus trouver. Sans mentir, je me sentais terriblement idiot de ne pas avoir suivi les conseils d’Eriko et je me demandais, en essayant de monter ma tente, si ma bêtise que je partageais avec ceux qui m’avait précédé n’était pas une forme de sélection naturelle. Un regard en contre-bas me fit espérer le contraire.

 

 La nuit s’installa sans que je ne puisse finir de monter mon abri de fortune et je me retrouvai bientôt dans l’obscurité. Au loin, très loin, je pouvais deviner de fébriles lueurs traçant le voile de la ville et je pensais à Harumi, un doux cœur rencontré quelques semaines plus tôt. Raflant un bourgeon de ma mémoire, son parfum revint à moi pour contrer une bouffée d’angoisse. Certains amours de voyage ne trouvent leur beauté que dans l’éphémère qui les a vus naître et le peu de temps que nous étions accordés, Harumi et moi, avait livré des images d’archives à consulter.

 L’application de ses mains lorsqu’elle versait le thé. Le sourire timide qui illuminait son visage lorsqu’elle délivrait à ma vue le teint pâle de ses seins. L’arôme de fleur dansant jusqu’à sa couche lorsque nous attendions l’aube. Nous qui nous amusions à la fuir, je la désirais férocement, emmitouflé dans mon duvet, à deviner les étoiles. Je capitulais, laissant mon corps sombrer dans l’inertie, le goût d’Harumi allégué à mes lèvres.

 

Un crépitement vint m’extirper de mes songes. Les yeux encore lourds, je cherchais l’origine de ce bruit, que je ne pouvais définir. Je perçus à quelques mètres de moi une faible lueur qui régnait derrière un large rocher. Je rassemblais le peu d’affaires en ma possession et m’avança, envouté. La lueur s’éprenait d’une lanterne de pierre, révélant un accès caché de la montagne, un passage étroit transperçant les arbres. Un nouvel éclat craqua un peu plus loin et une lanterne s’embrasa, comme une invitation à suivre  ce sentier. Ni mon esprit terrifié, ni mon cœur battant n’eurent d’autorité sur le désir ardant de poursuivre les lanternes qui agençait mon passage. Après un long moment de marche, j’arrivais devant un vieux ryokan modestement éclairé.

 

L’extérieur de la bâtisse était auréolé d’une atmosphère glaciale, un froid d’ailleurs qui saisit l’échine et m’incita à me rapprocher du feu. Sur le parterre de bois, était disposées plusieurs rangées de chaussures. Allant de richelieux à la sandale en passant par des baskets couvertes de terre, elles étaient alignées avec attention. Des bruits de voix se faisaient entendre à l’intérieur et je décidai d’entrer en saisissant fébrilement la cloison.

 

 La grande salle était immense ! Au moins cinq fois supérieur à ce que laissait présager la façade. Le plafond semblait se présenter à dix mètres de haut et une salle remplie de corps en mouvement ne laissait pas voir ses bords. La cloison se ferma derrière moi. Des regards en coin et silence unanime vinrent m’accueillir. A ma grande surprise, les accoutrements se mêlaient à la peinture de leur corps. Des kimonos se mélangeaient à des costards trois pièces, des teints propres au pays conversaient avec des têtes rousses, un amas d’individus partageait des verres sans que la cohérence ne soit de mise. J’avançais en silence entre ces êtres qui reprenaient bien vite leurs conversations, la surprise passée jusqu’à arriver au promontoire qui me faisait face. Un être plein de rides se tenait tendu face à moi, le visage occulté par un masque de chat.  De son oreille gauche à celle de droite se drapait un sourire des plus carnassiers, aussi engageant que sa voix sombre lorsqu’il articula :

 

« Bonjour monsieur, combien d’années êtes-vous prêt à payer ? »

 

 

 

On me conduisit dans le jardin, éclairé par le pâle du clair de lune, jusqu’au cerisier gardé par un homme de haute stature. La fraîcheur précédemment ressentie se fit plus supportable et je gardais les yeux rivés sur ce qui m’attendait. J’avais accepté le défi.

 

Ne sachant que répondre au vieillard au masque de chat, il m’envoya m’assoir en un sourire hautain. « On se chargera de vous expliquer ». Mes voisins de table parlaient un dialecte que je ne connaissais pas, mes quelques notions de japonais pouvaient faire illusion ou tenir une simple conversation mais la trop grande diversité de la langue me perdait souvent, m’obligeant à m’exprimer en signe, de baragouiner  ou simplement d’observer la scène. J’étais surpris de voir autant d’individus, ils semblaient, eux aussi, avoir du mal à converser. Certains se criaient dessus, d’autres jouaient au go en silence, j’en vis quelques-uns tenter de méditer. Après un certain moment à perdre mon regard sur les kimonos de soie ou sur les visages fatigués, un jeune homme fagoté d’un costume mal taillé  vint s’assoir à côté de moi. Il s’appelait Eiki Matsuo et il venait de Kobe.

 

« Je m’appelle Eiki Matsuo et je viens de Kobe (je vous avais prévenu) Tu viens pas d’ici ça c’est certain, Europe ? Mets-toi à l’aise, tu ne vas pas ressortir de sitôt »

 

Il me lança cette phrase en me tendant une bouteille de bière.

 

« Rechigne pas j’ai donné trois heures pour ça »

 

Mon air perdu ne parut pas le surprendre. Il me parla un peu plus de cet endroit.

 

« Félicitation, tu es maintenant bloqué ici autant que nous ! Un vrai piège cet endroit, pas un jour sans que je regrette  d’avoir poussé cette saleté de cloison. J’ai moi-même essayé de m’enfuir deux-trois fois, mais la forêt autour de cette auberge ne s’arrête jamais, avec une impression de tourner en rond et les lanternes finissent toujours par te guider ici. Ces conneries m’ont fait perdre trois années. Tu ne vois pas ce que je veux dire hein ? Regarde le vieux là-bas, celui avec le masque. C’est lui le geôlier ici.  J’ai pas trop compris comment il procédait mais  ‘hic’ mais il se nourrit de nous, on est ‘hic’ son putain de garde-manger. Tu vois toujours pas ? Imagine qu’il te reste quarante ans à vivre, allé je suis gentil, cinquante, tête de chat là-bas va grappiller dans ces années contre chaque service rendu, tout se monnaye en temps !

 J’espère pour toi que t’étais destiné à une belle vie. T’as envie de manger ou de boire faut que tu débourses tes heures. T’as envie de baiser, là ça va plutôt aller sur le mois ‘hic’. Pour peu que tu sois un peu gourmand et tes cinquante années à vivre se change en quarante-cinq en l’espace d’une ou deux semaines.  Le pire c’est que tu peux te passer de ça ! Tu bois pas, tu manges pas, tu dors pas. Mais qu’est-ce qu’on s’ennuie… Le seul moyen de supporter l’attente c’est de le gaver le chat. Tu vas finir par y passer toi aussi ! Certains ont un peu trop abusé, tu peux les voir là-bas, c’est à peine s’ils vont pas me cogner quand je me commande une bière, jaloux qu’ils sont. Le plus petit là il parait que ça ‘hic’ que ça fait deux cent ans qu’il est là. Pas une ride, mais il doit être à court de temps, il a rien commandé depuis des lustres.  Moi ça fait cinq ans. A essayé de m’enfuir donc j’ai perdu trois ans et je suis un bon vivant donc enlèves en encore sept. J’aurai pu vivre jusqu’à 37 ans. Attends, 3 + 7 et les cinq ici… Ouais mais les cinq elles comptent pas ! Elles comptent ? Heu… Tu as fini ta bière ? »

 

Il se retourna et cria : « Deux bières ! ». Les yeux de l’homme de 200 ans semblaient cracher des haches dans la direction d’Eiki. Le vieillard tourna la tête, fit un sourire vers une zone d’ombre et une femme à la pâleur fantomatique sortie de l’ombre pour nous apporter les boissons, un masque de renard cachant son visage.

 

« Celle-là aussi c’est pour moi, t’auras le temps de te rattraper hein ? ‘hic’ Donc je disais… Oui… Des copains ont essayé de se rebeller. Pas les plus anciens non, eux n’ont rien dit. Je peux te dire qu’on le refera plus jamais. J’ai vu un mec bien, Junji, un bon buveur aussi, disparaitre en fumée. Le vieux chat là-bas, il a même pas à lever le petit doigt. Junji était au sol à crier comme s’il s’était tapé la mort. Ses yeux ont fondu devant moi, ça a duré des heures. Il avait atteint sa limite faut croire…  Le vieux qui riait… »

 

Il avala le reste de sa bière d’une traite. Regarda la mienne que je n’avais pas touchée. Je lui tendis.

              « Il n’y a donc aucun moyen de sortir d’ici ? »

 

Sans porter plus de respect à la deuxième bouteille, son regard se perdit dans le vide. Il semblait crispé, angoissé. Il se tourna vers moi comme s’il voyait un fou.

 

« Je sais pas à quoi il joue, le vieux, mais y’a une solution. Enfin, c’est ce qu’il te fait croire. Si t’es assez fou pour t’y trainer, va lui demander, il t’expliquera. Essaye une fois et on en n’en reparlera plus. Un seul essai t’empêchera de rêver. Faut bien que tu passes par là. »

 

Il s’avachit, le regard toujours fou, biberonnant une bouteille vide.

 

Je laissai la nuit passer. Enfin, ce qui pouvait paraitre comme une nuit, le temps n’ayant d’emprise ici, mes yeux ne se fermait pas, la fatigue ne venait pas. Je contemplais les corps qui montaient en sueurs mais ne se fatiguaient jamais. Eiki était posé contre un mur silencieux, permettant à l’alcool de partir avant de succomber à nouveau. Lorsque l’attente fut trop dure à supporter, je m’avançai vers le masque de chat. On aurait dit qu’il s’incarnait en statue tant son immobilité était solennelle.

« Que faut-il faire pour sortir d’ici ? »

 

Derrière moi, les habitués cessèrent leurs jeux, leurs rimailles, leurs méditations. Regardaient en un sens, qui avait un air de chat blanc.

 

« Bien sûr mon petit, me répondit-il, vous pouvez à votre gré quitter ce lieu de paix, que je me suis efforcé à créer pour vous, ou le temps n’atteint pas votre vigueur, ou vous jouissez de votre force plus que le temps donné. Vous pouvez tout à fait fuir le plus beau cadeau jamais livré, puisque vous faiblissez à l’idée de ne vivre que vous. Pour sortir d’ici, mon petit, il suffit de vaincre celui qui a fait grandir avant vous les beautés de ce monde, qui a su s’imposer, celui qui a su meurtrir sa gloire. Venez avec moi. De cette nuit éternelle, revivez les fureurs d’un enfer qu’on a créé pour vous. ».

Il s’avança, repoussa une porte coulissante, laissant apparaitre un jardin illuminé par le clair de lune.

 

 

 On me conduisit dans le jardin, jusqu’au cerisier gardé par un homme de haute stature. La fraîcheur précédemment ressentie se fit plus supportable et je gardais les yeux rivés sur ce qui m’attendait. J’avais accepté le défi.

Cet homme de haute stature regardait les fleurs d’olivier se marier avec le sol, consolées par le regard de la lune.

« Un nouveau » lança le chat.

Il se retourna, ses yeux pleins de vide, englobant le monde d’une tristesse infinie.

 

Une douleur immense se nourrit de mon cœur, de mes membres, de mon esprit, je criai à la lune la souffrance de mille vies. L’écartèlement de mon corps aurait semblé plus doux à cette mélodie de mes larmes. L’espace autour de moi se perdit dans le noir et je sentis mon corps se perdre dans l’espace.

J’ouvris les yeux dans un monde en feu. Des guerriers battant le fer sous une lumière blanche. La lumière de l’amante du soleil, fiancée de la noirceur qui éclairait ses bas instincts. J’étais au milieu d’une guerre. Le choc des épées noircissaient l’espoir du clair de lune. Un homme s’étala devant moi, l’œil fendu d’une flèche assassine. Mes jambes succombèrent, j’éjectai de la bile. Assez  promptement pour éviter le fendant d’une épée au-dessus de ma tête. Un inconnu surgit de l’ombre pour planter dans le ventre de mon asseyant sa lame. Une rivière de sang surgit de ce gouffre. Se répandant sur l’herbe et sur une partie de mon visage. Je partis en courant. Autour de moi des cris, des lames sifflantes égorgeant la nuit. Tombaient des êtres autour de moi en des corps convulsés. Je m’abandonnai aux larmes en esquivant les ombres devant moi. En percutant un corps, je m’avachis contre le sol. Une armure noire s’avança vers moi, le sabre illuminé. Une flèche vint se saisir de sa tête. Un homme en rouge me redressa avant de ressentir l’effet d’une lame dans son dos. Son adversaire n’eut pas le temps de retirer l’arme de mort que j’étais déjà en train de courir vers mon salut. Je bousculais des corps, je croisais des regards sans vie. Je… Je…

 

J’arrivai dans un cercle de vide. Des hordes d’êtres en rouge se cognaient pour rester en lisse. Au milieu du chaos, se tenait une figure. Cet être imposant que j’avais croisé dans le jardin de lune. Son regard n’était que haine.

Un premier homme, surpassant sa peur, se jeta sur lui. Il fut fendu en un instant. Un de ses comparses vêtu de rouge et au casque de démon se lança à sa suite. Je ressentis le poids des sabres qui conversaient. Chacun des coups répondaient au précédent, dans l’arène du clair de lune, nous n’étions que des pantins de la rage de sang. Je ne pourrai jamais retranscrire la grâce et l’horreur qui survint ce jour, je sentais dans les coups assénés par le nouveau venu que mon salut pouvait se trouver à cette heure. Comme si chacun de ses gestes pouvait me sortir du cauchemar.

Les entrechoquements des lames ponctuaient la chute des corps voisins. Dans un geste brusque, presque irréel, le sabre de la figure imposante ôta l’espoir de vie de son adversaire, se liant à son cou et en le dépassant. Un silence heurté mangea la foule. Les êtres se culbutèrent tant et si bien que je tombai dans le cercle de vide. L’étrange inconnu se tourna vers moi, son katana couvert d’un sang nouveau. Son œil suffit à me paralyser. Et lorsqu’il l’enfonça dans mon corps, le cri strident de mon âme fut le dernier son que j’entendis.

 

J’ouvris les yeux sur le cerisier qui perdait encore ses pétales. L’ombre sombre devant moi se dotait de nouveau de son triste regard. Souffla de misère, et se retourna vers l’arbre. Il venait de me tuer et s’en allait sans rien dire. Ma main sur ma poitrine, je ne retrouvais pas le trou laissé par son épée. Mais pourtant, il m’avait bien tué, non ?

 L’homme au masque de chat pouffa. Croisa ses mains et me dit.

 

« Vois-tu mon ami, pour cette épreuve je te prendrai cinq ans. »

Il me prit le bras, son sourire de félin planté aux lèvres, tandis que je cherchais à reprendre vie.

 

« Tu vois, je te l’avais bien dis. Une folie. D’autres ont essayé. On s’est tous fait piéger. Une virée aux enfers. C’est ce qu’on peut souhaiter de mieux ! Une autre bière ! Que cette expérience te serve. Nous ne sommes rien et il le sait. Nous ne pouvons rien faire dans cette horreur ! C’est l’espèce humaine. Oui ! J’te l’dis ! ‘hic’ Nous ne serons que de la viande. Pour l’un pour l’autre ! Contente-toi d’utiliser ta chair pour en culbuter d’autres. Ces filles tu sais, il nous les offre pour trois mois de vie. C’est pas beaucoup pour l’attente qu’on a à subir. Je te jure ! La petite Tadase vaut le détour ! Enfin, elle change de nom à chaque nuit que tu prends ‘hic’. Cette fille c’est un mirage ! Tu reprendras bien une bière ? Ou un saké ? »

« Eiki, je recommence ce soir. »

Un pantin de bois aurait eu plus d’expression que lui avant qu’il ne me secoue.

« Mais tu es fou ? Tu as bien vu ces corps ? Cette chair ? La mort qui siffle ? »

« J’y retourne»

« Imbécile ! Tu ne l’as donc pas reconnu ? Tu dois affronter le héros de notre pays ! Deux cent ans après lui on chante encore ses louanges, on a créé des monuments à son image, des statues, des routes ! Pour sortir d’ici tu dois vaincre Tsubasa Suganuma ! Le grand guerrier ! C’est un chemin de fou ! De Fou ! Nous sommes perdus ». Il sombra dans le silence et dans sa bière nouvellement ouverte.

 

« Il revient de nouveau à toi, mon cher, ça me donne des années faciles. (En se tournant vers moi)  Je ne pouvais rêver mieux. »

Tsubasa lui répondit d’un regard noir. Puis posa sur mon être ses yeux désolés, la main sur son épée. Un sursaut de noir vient se saisir du décor et me projeter dans cette nuit rouge.

Une nouvelle fois le chaos. L’émergence du pire de l’homme en une soirée. J’étais à un autre endroit de la folie, comme si le chat m’avait offert un autre corps. Un autre corps à hanter. Des flèches sifflaient dans l’air rencontrant leurs amantes de chairs. Pour les éviter je dus me baisser, un anonyme pris pour moi les affres qui m’étaient destinés. Je pus voir que je revêtais une armure, illuminée de rouge. Je pensais à ce diable se battant de tout son être contre Tsubasa, il était lui-même vêtu de rouge. Des couleurs pour séparer les hommes dans le noir de la mort. Une nouvelle fois mes jambes prirent leur envol, je ressentais le battement d’un sabre sur ma cuisse, mon sabre.

En courant j’arrivai au cœur de la lutte, dans ce vide angoissant où se tenait l’ange de ma mort. Le premier soldat fut fendu de la même larme, son corps trop fragile pour cette nuit. Le second, l’adversaire au masque de démon, s’avança. Je vis alors un ruban rouge accroché à son katana, vivant dans l’ombre, pourchassant la colère de Tsubasa. La même scène, le même rituel, la même mort et pourtant l’espace d’un instant, le même espoir de le voir triompher. Une nuée de flèches surgit de la pénombre. L’une vint me percer au foie. Sur l’herbe rougeoyante, je vis le regard de mort de l’adversaire légendaire. Et dans ce regard, un profond de tristesse. Agonissant sur le sol, le ruban rouge d’un mort fut mon seul guide. Un guide qui me reconduisit à l’éveil jusqu’au ryokan du chat blanc.

 

« Tu sais, j’en ai connu des fous, certains y sont passé trois fois, quatre fois. Avant de ne plus pouvoir ressentir, plus boire, avant de ne plus pouvoir bander devant la belle Tasade ! Je te le dis, nous sommes perdus. Regarde Sakumo, le petit là-bas, le plus vieux, Sakai est son nom, il y était, ce soir-là ! C’est la nuit de la rébellion des démons rouges, la guerre des mille, et c’est nous les démons ! Ouvre un livre d’histoire et tu verras notre destin. Sakumo a aussi été maudit et a dû revivre la scène encore et encore ! Personne ne peut changer ce qu’il s’est passé, personne ne peut vaincre Tsubasa Suganuma. »

 

Je sentais en moi la souffrance du corps que j’avais emprunté. Dans mon foie cette dernière flèche, dans mon poumon cette première lame. Je sentais aussi le regard triste dans ce jardin de lune, qui jurait tant avec le regard de mort.

              « Qu’est-ce qu’il lui ait arrivé, à lui Tsubasa ? »

Eiki se montra surprit.

« Quoi Tsubasa ? »

« On lui a construit des monuments, des statues, des routes. Il a gagné non ? Pourquoi est-il là avec nous ? Piégé autant que nous ? A devoir prendre nos vies chaque fois que nous voulons nous enfuir ? Revivre cette nuit ? »

 

Un homme à la table d’à côté, l’un de ceux qui jouait au go, arrêta son geste. Il prit la conversation dans sa lancée.

« Il est aussi maudit que nous. On dit qu’il a vendu son âme à un esprit malin. Il est là depuis le début, mais ne se mêle jamais à nous. Il reste dans ce jardin. Parfois, lorsque les fêtards  se taisent (il lança un œil vif à Eiki qui pour réponse n’eut que sa bière), on l’entend chanter, un de ces airs que l’on se dit pour se rassurer, pour affronter la vie et la nuit. Il a vaincu l’armée des démons rouges. Mais il n’y a pas eu d’après pour lui. Nul ne sait pourquoi. Son nom est resté, mais son existence fut bientôt reléguée à la légende. »

Son adversaire souffla un coup, mon interlocuteur s’étant arrêté dans un geste qui aurait pu le mettre à mal.

« Il y a pourtant un moyen de le vaincre ! Regardez l’homme avec le ruban rouge, il était à deux doigts ! J’étais trop paralysé par la peur pour faire quoi que ce soit ! Mais lui ! En revenant la seconde fois je pensais qu’il pourrait l’emporter ! »

« Tu as vu le ruban toi aussi. J’ignore tout de cet homme, mais j’ai essayé plusieurs fois de lui venir en aide, j’ai perdu 30 ans. Je n’imaginais pas avoir autant d’années devant moi. Il a su me donner espoir. »

 

Je pris la bière d’Eiki pour me nourrir d’une gorgée/

 

« Je me suis éveillé dans un autre endroit la deuxième fois, j’avais un autre corps, si j’essaye encore et encore je pourrai peut être voir, je pourrai un jour être ce guerrier au ruban rouge ! »

L’homme en face éclata de rire. Un rire profond, qui éclaira la pièce et stoppa toute action. Tous les hommes présents se laissèrent porter par ce rire.

       « Tu as beaucoup d’espoir petit. J’aime ça. »

 

Il ôta de mes mains la bière que j’avais volé et en prit la fin.

« Cela faisait longtemps que Tsubasa n’avait pas eu d’adversaire, les gens d’ici ont trop peur ! Mais je ne laisserai pas à un étranger le plaisir de vaincre un héros (un regard complice accompagnait ses mots). Ce soir, je serai le fougeux au ruban rouge. Ce soir, je vaincrai Tsubasa ! »

 

Après un silence dans l’assemblée, des cris surgirent. Même ceux qui ne parlaient pas le dialecte furent saisis par l’impulsion !

       « Yosuke Ikeda aura raison de cette nuit ! »

 

Il s’approcha du chat et demanda à vive le défi, sous les encouragements d’une salle de morts en sursis.

       Son rire réchauffa la pièce.

 

« Je ne savais pas que j’avais encore cinq ans de ma vie à dépenser, c’est une bonne nouvelle, non ? Un coup dans le dos, tu imagines ? A moi ? Je n’ai pas pu atteindre le cercle ! J’ai commencé la bataille beaucoup trop loin, un enfer à traverser !»

 

Un homme se leva plus loin, l’air déterminé.

 

« C’est moi qui le ferait ce soir ! »

 

Et il se lança dans la quête sous le sourire du chat. Lorsqu’il eut failli, cette fois stoppé au cœur de la bataille (dix ennemies soulagés de sa lame selon lui), il revint serrer la main de Yosuke. Un deuxième pris sa suite. Puis un autre. Puis un autre.  La salle fut portée d’une joie et d’une angoisse nouvelle. Encourageant les êtres frères qui repartaient au combat. Seul Eiki gardait le regard froid. Parfois, l’un d’entre eux ne revenait pas. Le chat surgissait en se léchant les babines. Et l’on savait que son temps avait atteind sa fin. Mais un autre reprenait sa place. On sentait sous le masque de chat, les orbites désireux et assoiffés du démon geôlier.

 

Les hommes revenaient avec de nouvelles histoires, de nouvelles positions sur le champ de la mort. On cherchait des failles dans sa garde, on ne pouvait pas se tromper. Dix années de ma vie m’avaient été ôtées et autour de moi, mes frères d’armes, voyaient leur cumul augmenter.

Puis un homme réapparut, agité. La plupart d’entre nous ne parlaient pas son langage et Yosuke Ikeda traduisit pour nous.

 

« Il dit avoir été incarné à distance du champs de bataille, derrière la horde d’archers. Il voyait revenir les corps, les membres mutilés et les blessés. Il a vu le corps du ruban rouge. Les hommes lâchaient les armes devant ce corps meurtri, certaines larmes coulaient, libérant les joues de ruisseaux de terre. Un homme lui dit de le suivre. Ils partirent au plus vite, sentant dans leurs âmes un vide et des torrents sur ses joues. Ils arrivèrent après une heure de route aux abords d’un château. Leurs armures couvertes de terres masquaient le rouge flamboyant et faisait fuir les paysans. Ils se firent accueillir par l’hôte. En annonçant la nouvelle de sa mort, l’hôte posa un genou à terre. Il dit n’avoir pas entendu le nom du ruban rouge, car un cri trancha les ténèbres. Un cri aigu, provenant d’une jeune femme. La plus belle qu’il ait pu voir à ce jour selon lui, mais son cri, son cri était de ceux des animaux blessés qui appellent la mort. La jeune femme, noyée de peine, s’élança vers la fenêtre et s’envola vers le bas. La panique, partout dans le château, des cris, des bruits de pas en armure.

Puis à l’arrivée de l’aube, il vit poindre au loin l’armée de Tsubasa Suganuma. Les derniers des soldats rouges ne purent rien faire et notre ami ici s’est caché dans une chambre, la honte au ventre. Dans cette pièce se trouvait le corps de la jeune fille, drapé d’un drap blanc. Il entendit les bruits de pas montant jusqu’à lui. La porte s’ouvrit pour laisser entrer le démon qui nous a tués cent fois. Tsubasa releva le voile du jeune corps. Il dit que c’est à ce moment qu’il perdit la vie, le héros sorti son arme et lança des coups dans la pièce. Il remarqua sa présence et lui enfonça dans le cœur. Au moment de partir, il put voir dans les yeux de Tsubasa des larmes couler et il entendit prononcer un nom avant de sombrer: ‘Akiko’ »

A la fin de son récit, on savoura la compagnie du silence. Chacun était à ses pensées. On voit poindre une nouveauté. Une faiblesse dans l’armure du héros.

 

« – C’est simple il faut tuer la fille et rapporter sa tête dans le champ de bataille !   s’exclama un homme

– Tuer la fille ? Impossible ! Une innocente ? Comment oses-tu manant ?

–  Le château est trop loin, on meurt vite dans ce rêve !  »

Tandis qu’une nouvelle guerre éclata dans le cœur des hommes, je me dirigeai vers la porte.

« Hé le chat ! Un paquet de cigarette ! »

 

Je pris les clopes pour marcher dans le jardin. La nuit était calme et ne se terminait pas. Après avoir allumé la tige sur une lanterne, je fis quelques pas. La stature imposante était là, face au cerisier.

« Tu ne te joins jamais aux autres ? »

Un arôme mélancolique se nourrissait de l’espace, à l’image des pétales qui s’échouaient sur l’herbe.

« Je ne peux pas. »

J’écrasai ma cigarette par terre avant de glisser le mégot dans ma poche. Sa voix était lourde et puissante, une voix de vieillard avec des accents de jeunesse.

« Tu dois le revivre à chaque fois toi aussi, cette nuit, nos morts, la jeune fille… »

Il se leva d’un bon, me saisit la gorge et m’écroula par terre.

« –   Votre bouche est trop répugnante pour parler d’Akiko !

– Du… Du calme… Tu me tueras encore ce soir ! »

 

Il s’éloigna, haletant, les yeux dans un enfer pire que la guerre. Je restai au sol, mettant machinalement une cigarette dans ma bouche. Un long moment passa comme ça, le temps pour moi de reprendre mon souffle, le temps pour lui de revenir sur terre. Il reprit sa place.

 

« Vous êtes là par ma faute. »

 

Je tirai une nouvelle fois la lanterne jusqu’à entendre ma clope crépiter.

« Une mort pareille. Pour elle. C’est inconcevable. Vous savez ce que cela représente ? Nous étions promis l’un à l’autre. Je devais guider ma lame pour que ses aubes soient claires. Je devais juste finir cette guerre. »

 

Il sortit de sous son armure une bande, brillante sous les effets de la lune, une bande similaire au ruban d’une certaine épée.

« Je ne pouvais la laisser détruire son cycle. Elle méritait une réincarnation en déesse. Pas de se perdre ainsi. »

 

Il sera son ruban, guidé dans sa pensée par l’intelligence du silence.

 

« Les légendes sur la montagne d’Obake ne datent pas d’hier. On parlait d’un esprit, d’un être assez fort pour changer le destin. Changer celui d’Akiko. J’ai fait un pacte avec lui, avec ce chat. Il ne pouvait pas la ramener, me la ramener. Mais il pouvait enlever le noir de son cycle, le noir de sa mort. Vous êtes là par ma faute. Je revis cette nuit comme échange à son salut. Vous devez mettre fin à mes jours, je dois l’empêcher de mettre fin aux siens. Ainsi je pourrai la rejoindre et mettre fin à cette malédiction.  Qu’importe le nombre de fois que mes pieds ont foulé cette terre gelée, je n’étais jamais assez rapide. Trop d’hommes s’acharnaient contre moi. Trop de lieux avant son château. Je ne la rejoignais qu’au matin, il était trop tard. La rébellion des « démons rouges » ! Ils la gardaient captive. Son château ! Une geôle où ils gardaient sa famille. Ils ont fait de moi un démon bien plus dangereux qu’eux. (Il rangea le ruban) Maintenant, pars étranger.»

 

Je m’avançai de deux pas vers le ryukan.

« Pour que cette nuit prenne fin, je dois encore t’affronter, ou t’aider à la sauver. »

Il tourna son visage comme un défi.

« Je mettrai fin à ton cauchemar ce soir Tsubasa Suganuma. »

Les lances de la lune éclairaient ses dents dans le sourire de sa réponse.

 

 

 

 

 

Eiki me posa la main sur l’épaule, arrêtant ma progression.

« Tu es sur de ce que tu fais ? »

D’un geste de l’épaule je le dégageai.

« Nous le ferons ensemble. »

Tous unis devant le vieillard au masque de chat, les hommes ne cachaient pas leur impatience. Ils ruminaient, bougeaient leurs membres engourdis.

 

« Vous voulez tous y aller ce soir ? Hum hum. Très bien. Que ceux qui désirent rester dans mon paradis fassent un pas en arrière. Personne ? Bien, bien. Mais pour autant d’efforts, je dois être récompensé. Ce ne sera pas cinq années de votre vie qui me reviendra ce soir, mais la totalité. Celui qui tombera ce soir n’ouvrira jamais plus les yeux.  Personne vraiment ? Très bien mon petit vivier. Nourrissez-moi de vos larmes ! »

 

 

A peine revenu sur le terrain de la lutte, une masse lourde s’écroula contre moi, les hommes rouges couraient en retraite, perdus dans le vacarme des lames. Une main salutaire m’aida à relever le corps qui m’écrasait. Je reconnu le visage d’Eiki. Il me tira vers la mêlée où devait se jouer notre destinée. Les flèches filaient dans l’air rencontrant des amantes de chairs. Un visage familier, un que j’avais croisé dans l’antre du chat, gisait à terre, le cadavre vissé de trous rouges.

Nous arrivâmes à l’épicentre de la colère. D’autres amis se postaient dans ce cercle de misère. Au milieu, Tsubasa le sabre brandit, calculant ses meilleures chances.

Nous attendîmes ce qui parut une éternité. Personne ne bougea. La scène était différente, des soldats auraient dû s’aventurer ! Il y avait les premiers hommes, puis le ruban rouge. A présent, personne. L’homme au ruban rouge resserrait d’ailleurs la main sur la fusée de son sabre, cherchant un moyen d’attaquer, ou la force de le faire. J’entendis la voix d’Yosuke Ikeda, le joueur de go.

 

« Je n’aurai jamais cru disposer d’autant de temps de tout façon ! »

 

Il se lança dans l’arène, l’élan altéré par le poids de son armure. De nouveau cette scène, un corps fendu en deux par la lame du héros et Yosuke succombant dans un appel de rosée. Sir Chat lui avait confié le corps d’un homme au destin tout tracé. L’homme au ruban, sursautant de courage, sauta à sa fin. C’était le moment !

Je bondis dans le champ de bataille alors que les premiers chocs d’armes réveillaient la nuit. Une entaille le long de mon bras me fit crier, mon sang perlait sur le sol. L’affrontement des deux colosses était altéré par ma présence qui tentait, tant bien que mal d’éviter les coups. Tsubasa Suganuma lui-même semblait en difficulté voyant les corps de mes camarades se rapprocher de lui en rétrécissant le cercle et en parant les coups de son adversaire véloce. Il fendait par moment l’air, transperçant un corps  pour ralentir la progression du cercle, puis revenait au masque de démon rouge, qui tenait par nos actions plus longtemps que les nuits passées. Un moment où Tsubasa s’occupait à ralentir le cercle, je sautai sur son adversaire. Il me répondit d’un point qui m’envoya mordre l’herbe rouge. J’avais la bouche en sang, mais j’avais réussi. Dans ma main se trouvait le masque de l’adversaire.

Les sabres tutoyèrent le sol. Tsubasa avait le regard apeuré, meurtris de tous les coups assénés.

 

« Pas toi. Pas toi Umi. »

Umi gagna en stature. Se dressa de tout son long. Les deux mains parées à l’action.

« Je ne laisserai pas ma sœur t’épouser. Je ne peux le permettre, tu n’es qu’un chien de seigneurs, tu ne comprends rien au besoin du peuple, tu ne l’écoutes pas ! Tu ne penses qu’à toi. On te dit de venir tuer et ton bras obéit. Tu ne mérites pas son cœur. »

Il tenta un coup de sabre que Tsubasa esquiva par instinct.

« Tu ne devais pas être là, tu étais parti à la guerre, à l’autre bout du pays. Tu ne peux pas faire partie de ces brigands, de ces… démons…  Depuis tout ce temps… C’était toi. Toi la cause de sa mort. »

 

Umi ne comprit pas et continua l’attaque. Vive certes, mais pas assez pour l’attendre. Il finit par trébucher et se trouver aux pieds du héros. Ce dernier ne pressait plus autant sa lame. Son attention perdu dans les amas de corps vidés d’âmes. J’avançai jusqu’à lui.

« Tsubasa, je dois te vaincre ce soir. »

Ses dents éprises de blancheur me répondirent. Mais loin du défi. Il resserra la pression de sa main, gardant le sabre en poigne. Il ne pouvait réécrire l’histoire, mais connaissait la cause de sa perdition. Pour la première fois depuis deux cent ans, il ne tuerai pas Umi, il ne provoquerait pas la mort de sa promise.

« Je t’en prie étranger. »

 

J’enfonçai alors le brillant de l’acier à travers son cœur, guidé par son sourire.

 Un tourbillon blanc s’échappa de la plaie, brulant presque mes yeux, se mariant à ma chair, à celle de mes amis du ryokan. Une chaleur incroyable, comme un baiser d’Harumi. Puis ce fut le noir.

 

 

Je m’éveillai sous la caresse du soleil, ma tente de misère étendue derrière moi. La chaleur ressentie était toujours présente. Faisant vibrer chaque parcelle de mon être. En me levant et en ramassant mes affaires, je pus voir sur mon bras une cicatrice fine et précise, une bribe d’une vie que je n’oublierai jamais. J’avais vaincu cet enfer, j’avais vaincu la nuit ! La route de Shika s’étendait devant moi. Promesse d’un temps que je saurai mieux apprécier. Dans l’illumination de l’étoile du jour, je vis une petite forme blanche se dissocier des arbres, avançant sur la voie de terre. Un petit chat blanc aux yeux violets me toisait. Sous le chant des oiseaux qui s’éveillent, nous sommes restés là, dans l’aube virulente, sans bouger. Au bout d’un moment il se lécha la patte et repartit en direction de la forêt, disparaissant à jamais.

 

L’air était pur lors de la descente. Le chemin plus facile. J’atteins un petit village que je connaissais bien. La vieille Eriko prenait le thé sur une petite table et glissa à mon passage :

 

    « – Ce n’est pas le chemin de Shika !

               -Au diable Shika ! »

 

J’avais la chaleur du baiser d’Harumi à poser sur ses lèvres.

 

 

Gautier Veret

 

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