La Meilleure des familles

« … Au sud du Pérou, un nouveau camp a été démantelé par les forces spéciales de la BCNI. Plus de 76 personnes en état de gestation irrégulière ont été recensées. Un afflux de 45 nouveaux nés illégaux pour le pays qui compte déjà un surplus d’1 549 633 vivants illégitimes. L’ONU a saisi ce jeudi le … »

 

« Tu crois qu’ils en font quoi des mouflets après les descentes ? »

La question avait été lancée par un homme d’1m90 au visage à la mode lors des procréations des années 50. On pouvait estimer à son implantation capillaire carrée, sa mâchoire type diamant hexagonal et le petit pétillant vert à la naissance de l’iris qu’il devait s’agir d’une création de fin 54 à mi-55. L’acteur Brondis Lockhert en tête d’affiche du sulfureux Péril sur l’Equateur 2 avait provoqué un arrivage de petits clones les années suivantes. L’homme s’adressait à une jeune femme d’1m65 au visage en cœur et à l’œil gris jaune, indiquant un modèle de 59. Elle ne releva pas l’interrogation naïve de son compagnon et reporta toute son attention sur la brochure de la clinique, qu’elle avait déjà lu six fois.

Lars apparût au fond du couloir, deux cafés synthétiques dans les mains. On pouvait distinguer sur son visage les échos d’une angoisse interne. Il tapotait doucement et en rythme le bord du carton recyclé avec l’index de sa main gauche. Tic qu’Alina avait repéré lors de leur première rencontre et qu’elle avait trouvé touchant. C’est pourquoi, lorsqu’il prit place à côté d’elle en écrasant distraitement les restes d’un fascicule, elle lui adressa d’un souffle doux : « Ne t’inquiète pas, je suis sûre que tout va bien se passer. »  Il tenta de lui sourire en maquillant son trouble. Chose qu’il eût du mal à cacher car Alina dût lui caresser le bras pour avoir son café. Elle lui glissa un baiser sur la joue et il s’extirpa de sa rêverie. « Tu sais bien chérie que ça ne sera pas toi le problème… » Pour réponse il n’eût qu’un ronronnement dans le bas de son cou. Et un nouveau baiser.

 

« Madame et monsieur Willenmind, le docteur Fritz va vous recevoir en salle 512, au fond du couloir à gauche. »

 

Lars et Alina se levèrent main dans la main et dépassèrent le couple de l’entrée. Sur leur chemin, ils purent entendre une nouvelle interrogation du candide d’1m90 perdu devant l’écran : « Comment tu crois qu’ils font pour se reproduire autant ? »

 

La salle de 30m2 se voulait chaleureuse. Des diaporamas défilaient dans des cadres en impression bois, dévoilant de nombreuses images de parents souriants à côté du docteur Fritz. A en juger par les différents visages, on pouvait estimer que le docteur était dans le métier depuis 40 ans. En face de l’entrée, une large fenêtre laissait apparaitre les tours de New-Europa.

Le docteur était un homme qui chassait la vieillesse avec application et naturel. Il avait décidé de garder une teinte poivre et sel afin de rassurer sur le sérieux de ses capacités. Cependant, le reste de son visage carré et bon enfant pouvait être celui d’un homme perdu quelque part entre 25 et 45 ans. Son sourire neigeux avait la douceur d’une brise et il portait dans l’iris une teinte rouge-orangée, à la mode depuis un mois.

« Asseyez-vous, asseyez-vous voyons ! »

Alina adressa aux diaporamas un regard complice, s’imaginant déjà, sûrement, les rejoindre. Lars, droit, s’installa en tenant toujours fermement la main de sa complice.

« Alors, alors, alors, monsieur et madame Willenmind… Oui voilà le dossier. Code PC  349 -B83TL. Première demande effectuée en 81. Refusée ? Vous étiez chez quel confrère ? »

Alina s’empressa :

– Chez le docteur Long à Memphis. La demande nous a été refusée pour cause de …

– A oui, 81, 81, Memphis a dépassé les quotas en février. Une belle année. Très marquée par Phil Lorsman pour les hommes et Katie Vilbegeer pour les femmes, même si Daphnée Palmas a su créer quelques émois et de belles implantations.

Le docteur Fritz fit un petit clin d’œil complice à Lars, qui lui répondit d’un sourire gêné. Alina s’en amusa et répondit :

– Nous étions plutôt André Melvieu ou Sonia Privitz.

– Ah !! Des gens de goût assurément ! Bon, montrez-moi vos bras que j’enregistre vos implants.

Le couple s’exécuta. Le docteur passa son scanneur sur le derme de l’avant-bras et leurs implants bipèrent deux fois. Une lueur orangée clignota sous leurs peaux.

– Monsieur et madame Willenmind… Oui voilà le dossier apparait. Lars Willemind, né en mars 2053 à Bergen. Très jolie ville, j’ai pu y aller avec mon épouse en 76. Parents : Eugène Willemind et Ida Myrhe. Votre père est Franco-Allemand ?

– Était, oui. Il nous a quitté il y a quelques années.

 

L’hologramme affichait le dernier enregistrement-buste d’Eugène Willemind. D’une cinquantaine d’année, il avait le regard toujours rieur et des fossettes qui remontaient jusque sous les yeux. Si cela rendait mal à l’image, ses cheveux étaient d’un noir corbeau, implantés en V. Son nez fin et grec terminait sa course sur un nuage pileux, une fine moustache guidon qu’il avait copié sur un tableau du début XXème et qu’il n’avait presque jamais quitté. A le voir ainsi rieur, Lars fut saisi et chercha une nouvelle fois la main d’Alina. Cette dernière était émue aux larmes en revoyant ce visage si chaleureux qui l’avait accueilli dès le premier jour comme une nouvelle fille. Ils avaient tous deux perdus un père. Son visage fut effacé aussi rapidement que l’a été son départ pour laisser apparaitre une silhouette tout aussi aimable à la chevelure frissée.

 

« Ah vous direz à votre mère de s’actualiser bientôt, elle a déjà un peu de retard. »

 

Comme si cela importait à Ida Willemind. Son visage était comme un miroir à celui de son mari, un sourire aussi communicatif, un regard aussi franc. Elle avait les cheveux clairs et dorés qui viennent cueillir le soleil dans les pays froids. Les yeux aussi clairs qu’un reflet de neige. Sur son holo, elle apparaissait négligée mais authentique. Dans sa tenue de peintre qu’elle ne lâchait plus depuis l’accident de son mari. Sous son oreille droite, on pouvait même deviner des traces de peinture qu’un examen rapide avait oublié avant l’enregistrement holographique.

Le docteur Fritz coupa la rêverie des jeunes gens.

– C’est étrange, je ne vois aucune trace d’enregistrement clinique pour votre naissance.

– C’est… C’est normal, répondit Lars, après avoir obtenu l’autorisation, ils ont décidé de me faire… A l’ancienne.

Le regard du docteur sembla soudainement pourfendre Lars. Il examina, découpa, modela de tête chaque parcelle de son corps, sculptant scrupuleusement chaque détail. Le jeune homme se raidit, remonta discrètement ses épaules pour paraitre plus droit et se laissa ainsi jauger. Il commença alors à tapoter sa chaise de son index gauche. Lorsqu’il eût terminé, Fritz tapota rapidement sur sa machine.

 

« Autorisation du docteur Grolman. Je l’ai bien connu. Il a souvent autorisé cette pratique, malheureusement. »

 

Le ton affable du docteur s’était soudainement épris d’épines. Un vent sec et cassant.

 

– Lars Willemind: Tendance héréditaire à la « mélancolie ». Hum, doux euphémisme pour parler de dépression. Avec des parents « artistes » cela va souvent de pair. Physique un peu chétif.  Musculature hasardeuse. Yeux verts, rare. Cheveux bruns, banal. Reflets roux. Taches de rousseur, beurk. Hé bien, vous avez eu de la chance à la tombola de la génétique cela aurait pu être bien plus grave. Je dois vous avouer que cela ne va pas dans le sens de votre dossier. Depuis le décret de 61, comme vous ne pouvez l’ignorer, les autorisations à la reproduction de l’espèce ne sont accordées qu’à une élite triée sur le volet. Le docteur Grolman avait une vision bien plus utopiste, mais l’utopie ne nous aidera en rien face à la surpopulation. Trop de personnes se reproduisent encore sans…

– Si je me souviens bien, le décret de 61 stipule aussi qu’un des deux parents doit faire partie de cette « élite ».

 

Alina n’aima pas la tournure que prenait cette conversation, elle avait toujours eu du mal à entendre ces amas d’inepties eugéniques, bien trop présente dans son noyau familial. Et puis, elle n’allait pas laisser son Lars se faire ainsi ridiculiser ainsi. Le docteur Fritz n’avait plus rien de chaleureux. Se faire couper ainsi ? Il ne l’avait pas vécu depuis qu’il avait fait la une du NewTimes Magazine en 70. Même son père n’aurait pas osé. Il fulmina et son regard se teinta surtout de rouge.

 

– Bien alors, commença-t-il, Alina … Il fut comme pétrifié. Alina… Alina Willemind née Rakhmonov. Père Igor Rakhmonov. Mère Alicja Firlej.

– C’est vrai que c’était une bonne idée de prendre ton nom, on ne fait plus le rapprochement pas vrai chéri ? Hé bien tout va bien docteur ? Vous m’avez trouvé des taches de rousseur à moi aussi ?

 

Lars s’enfonça dans son fauteuil. Il tapota encore plus fort. Qu’est-ce qu’il pouvait aimer cette femme. Elle semblait toujours aussi fougueuse et libre. Même sa famille n’avait su la dompter. Une « élite » forgée pour gouverner, qu’on avait bien vite éloigné de cette élite, qu’elle aurait pu réduire en cendre. Son regard vif et perçant se gorgeait pourtant de tendre lorsqu’il croisait le sien. Une évidence. Eugène et Ida, Lars et Alina, Des évidences.

 

Sur l’écran apparaissait le visage d’Igor Rakhmonov. Dur et froid, il faisait frissonner Lars à vue. Il avait d’ailleurs du mal à soutenir le regard face à l’holo. C’est sans doute cette aura naturelle qui avait permis à Igor Rakhmonov d’être aussi efficace en affaire. Il possédait la plupart des entreprises de New-Europa. Ce qui ne représentait qu’un grain de sable de sa fortune à l’internationale. Chaque parcelle de cet hôpital était marquée du RAKFI qui avait saisi le monde. Le cheveu court mais sombre en contraste avec son regard si clair qu’on y voyait de l’argent, donnaient un poids certain à l’image que les deux hommes peinaient à fixer. Alina s’en amusait. Son père, si dur et d’apparence si terrible, n’avait que deux points faibles. Alicja et Alina.

La première, femme d’affaire fortunée qui l’avait dérouté de nombreuses fois, récupérant ses contrats, déroutant ses clients, l’avait rendu fou de colère avant d’un jour la rencontrer. Là, elle l’avait rendu fou tout court. Elle avait l’aspect de ces femmes que l’on conte au profond des poèmes, lorsque les éclats de l’âme humaine viennent tutoyer l’inhabituel, le sauvage, le sublime. Son visage apparaissait à présent à l’écran. Elle avait en elle le froid d’une larme de Déméter, mariée au cœur d’un volcan.

La seconde, était la troisième d’une fratrie de trois. Après avoir fait deux beaux garçons à la mode 49 et 50. Igor et Alicja avait atteint la perfection en 56 avec Alina. C’est en tout cas ce que pensait Lars, de façon si flagrante qu’il s’était attiré l’affection d’Alicja, et la colère froide d’Igor.

 

« Docteur Fritz ? »

 

Il sortit alors de son tourment. Il mesurait alors ce qu’il se passerait pour lui s’il en venait à refuser l’ARE à une Rakhmonov. Il regarda à nouveau Lars, qui pouvait lire dans le regard du docteur l’incompréhension face à ce choix de partenaire. Si le jeune homme n’était pas aussi énervé contre lui, il aurait pu lui dire que lui non plus, ne comprenait pas ce choix. Son index se calma, il se redressa et serra encore plus fort la main d’Alina.

 

« Excusez-moi, oui, oui, oui, alors… »

 

Il pianota de nouveau sur son écran. Alina souriait à Lars et ses yeux lui murmuraient : « Tu vois ? Ça s’est bien passé ».

Devant eux, deux silhouettes apparurent. Un jeune homme aux cheveux noirs, à la musculature prononcée. Le regard fier, un nez et une bouche fine. Une jeune femme aux cheveux blonds, les yeux aussi clairs d’un rayon de soleil sur la neige, un sourire gracieux.

 

– Voici dans un premier temps le formulaire ARE. Voyons maintenant ces simulations et ce qu’elles ont à vous proposer. En mélangeant vos génomes, voici ce à quoi va ressembler votre progéniture. Tout est modifiable bien entendu. Nous pouvons dès à présent nous accorder sur le sexe de l’en…

– Excusez-moi docteur, ajouta Alina triomphante en enregistrant l’ARE sur son implant, mais nous avions pensé faire cet enfant… A l’ancienne.

 

Ce que Lars pouvait aimer cette femme.

 

15/12/2020

Gautier Veret

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