Devant moi le désert

        Devant moi le désert et ses marées de blanc. L’horizon des possibles et l’enfant chéri du ciel. Etendue bercée de rayons aveuglants, au mariage de vents, Chinook épouse Sirocco.

        Mon corps est lourd. Dessiné, il a l’imposant des statues de marbre, et leur fierté. Fidèle phare à la mer de sable. Mes pieds sont enracinés comme les furent les roches d’avant, lorsque les promesses du vent ne les avaient pas émoussés. Et je sens en picotements, monter en moi la sève de la Terre. Ses souvenirs et ses instants bénis. Et que coulent dans mes veines le battement gracile des saisons. Le temps est à la lumière, il m’envoie son éclat.

        Derrière moi le mystère. L’inconnu et le souffle de Bora. Noires sont les images. Derrière moi sont les idées sottes. Avancer, c’est la clef, pourquoi se retourner ? Avancer au-devant de moi et se mettre à créer. Créer des châteaux de sable, des villes immaculés, oasis de mes rêves et ports de mes idées. Le souffle du ciel forme des ballets de dunes et leur rythme rappelle mon âme à la raison.

        « Vous êtes éveillé Cassius ? »

        La voix lourde et imposante coule du ciel, de là où le blanc est le plus glorieux. Sa chaleur se mêle à ma sève. Par la Terre et le Ciel je suis porté. La question m’amène un doute. Ne l’ai-je toujours été, éveillé ? Progressant à l’influence du vent, roche poussée au gré des caprices ? A moins… A moins qu’il y ait eu autre chose que ce désert blanc ? Il me faut balayer cette pensée. Mystère et inconnu, derrière moi sont les idées sottes.

        Ma gorge est serrée, acquis de mon trop long mutisme. Je voudrais adresser mon regard au scintillant du ciel. Mon enveloppe est couverte d’un manteau de plâtre, à moins que ça ne soit une écorce de roche. Immobile, prisonnier, j’ai le goût et l’allure des monuments immortels. L’effort me pèse. D’instinct, la sève du sol parcourt mes veines, s’attarde en mon bras, l’inondant de chaleur. La couche craquelle, mon bras vibre. Enfin, le vernis protecteur s’abandonne et je me sens vibrer. J’arrache cette seconde peau. Mon corps est plus léger.

        « Cassius ? Etes-vous éveillé ? »

        « Je le suis professeur. »

        Je reconnais cette voix comme si elle avait toujours été là, susurrant ses airs rassurants dans le courant du vent. Elle est chaude et rassurante, sa couleur est le rouge. Parfois, lorsqu’elle me guide, elle accroche dans le ciel une note de carmin. Une touche, une aquarelle dans l’orée immaculée.

        « Vous avez mis plus de temps à vous réveiller aujourd’hui. Est-ce que tout va bien ? »

        « J’étais si lourd… »

        Mes mains, enfouies sous une couche fine de désert, tâtaient une chaleur amie. Sur ma peau, l’accueil d’un drapé de zéphyr amorce l’élan d’une vigueur nouvelle. Je me lève et me sens pleinement appartenir à l’espace. Je suis né.

        « Cela fait une semaine depuis notre dernier échange. Vous souvenez-vous de nos avancées ? »

        « Je me souviens de jeux d’enfants et de… d’une femme… Je… »

        « Ne forcez pas Cassius. Souvenez-vous de notre pratique. Communiquez avec le terrain, il est votre allié. »

        Des images me reviennent à l’esprit. Le professeur me guide, il m’a fait avancer dans ce désert. Doucement, mes pas vont de concert avec ses conseils. Mes jambes sont toujours fermement implantées dans les grains fins de cette mer nacrée. Le désert fait partie de moi. Dans mon dos halète le souvenir, il sort de l’inconnu.

        « Souvenez-vous Cassius mais ne vous retournez pas. Avancer, c’est la clef. Ne l’oubliez pas. Choisissez de vous souvenir. »

        Sa voix grave a marqué par deux fois le ciel blanc, le mordant de deux touches de pigment. Cette couleur me rassure. Je me mets en place, en dedans de moi et les visions me gagnent. Des rires d’enfants ricochent, ils courent dans la lumière, la douceur se lit sur leurs visages bien que je ne puisse pas les voir. J’ouvre les yeux.  Le ballet de sable prend la forme de mes visions et deux petits corps de sables s’amusent à s’attraper. Vert et jaune. Leurs traces de pas sont de vert et de jaune.

        « Je les connais ? »

        « Ils font partis de vous Cassius. Avancez à présent. »

        Un mouvement de mon genou me souvient à mon enracinement. J’ai peine à bouger ces jambes, pourtant mon corps est si léger. J’ai envie d’appeler à l’aide. Aussitôt, les silhouettes enfantines cessent leurs jeux. Le ballet s’arrête et les grains retournent au désert. Deux monceaux de sable, un de vert et un de jaune, s’animent à leur place. Grondant sous terre, les monceaux s’approchent et se nouent à mes pieds. Je sens une force nouvelle. Elle me fait avancer. Un pas et puis l’autre, satiné de vert, satiné de jaune.

        « C’est bien. Vous avez fait plus vite que la dernière fois. »

        J’avance l’assaut des brises, porté par une force nouvelle. Je me sens flotteur né, danseur, à prendre ainsi le vent j’aurai pu être un voilier. A chaque bond, mon monde s’éclaire d’osés pigments. Au cœur du désert une route se créée et de sable se forment les allées d’arbres. J’avance et rien ne peut m’arrêter.

        Aux abords de l’horizon, une nouvelle danse modèle une forme fine. Elle a la forme d’une femme à la chevelure ondulée. Ses traits se forment sans se deviner. Elle se retourne et semble avancer vers moi. Je ralentis l’allure. Elle a la teinte du bleu. Un Bleu d’ardoise qui vient affronter le carmin, s’approche de moi. La tempête se lève, fait s’effacer les arbres. Tout d’un coup, je me sens plus lourd. Mes jambes sont moins frivoles, elles sont appelées à la Terre, mes pieds s’enfoncent.

        « Cassius ? Elle est apparue n’est-ce pas ? Bien, ça sera tout pour aujourd’hui. Récitez la formule je vous prie. »

        Mon souffle est à nouveau coupé, gronde des rafales qui affrontent ma chair. Une femme sans visage, pourtant sa forme m’est familière. Il y a une grâce en elle que je ne contemple pas pour la première fois. Elle n’est qu’à quelques pas. Je veux tendre le bras mais je le sens s’affaisser.

        « Cassius, récitez la formule. »

        Elle est là, ses bras s’ouvrent et me serrent. Je sens sa forme sur ma peau s’oublier. Sa structure de sable se dilue sur ma peau, entre dans mes pores. Mon corps s’alourdi. Une couche de plâtre vient pétrifier ma peau et je sens dans mon cœur, un poids que je voudrai crier.

        « CASSIUS, MAINTENANT ! »

        Le plâtre monte et s’accroche à ma gorge, dans un dernier souffle la formule me revient :

 

« Devant moi le désert, protecteur de la nuit,

Derrière le mystère, condamné à l’oubli. »

       

        Mon corps, lourd, a le sérieux des statues. Devant moi, le désert et ses marées de blanc. La lumière efface la couleur. Je m’éveille.

        Le Professeur Miro Alfonso Batista Perrez s’était avancé sur son siège en attendant le réveil. Il tapotait son stylo contre un bloc-notes noirci, l’air grave. Au bout d’une minute il ajouta en bas de sa fiche dans une écriture presque lisible : Cassius Howard / Semaine 12 / 10 minutes et 48 secondes / Happé.

Le poids de la fatigue se faisait sentir sur ses paupières et son dos lui faisait mal. Vieillir ne lui réussissait pas. Il avait conjugué sa traversée du temps avec un harassement constant et il trouvait de plus en plus de difficulté à tenir son masque rassurant. Un regard sur l’horloge et nerveusement il se remit à tapoter.

        « Monsieur Howard se réveillera dans 2 minutes »

        « Merci Capucine, dit le professeur l’air absent. »

        Capucine avait la force incroyable de ne rien laisser paraître. Depuis la fin de leur liaison il y a un an, elle agissait toujours avec un grand professionnalisme. Comme si, soudainement, la culpabilité l’avait enfermée dans une tour d’ivoire que plus rien ne pouvait atteindre, surtout pas le professeur. Il enrageait. Il n’avait jamais eu la fibre romantique mais il avait trouvé avec Capucine durant quelques mois, la légèreté de sa jeunesse. La voir tous les jours était une torture et pourtant, bien souvent, c’était aussi ce qui l’encourageait à continuer.

        « Rebonjour Cassius, dit le professeur avec un sourire forcé »

        L’homme à la haute stature semblait revenir d’un autre monde. Son corps robuste semblait si petit dans la machine. Sur sa joue, perlait une larme que Capucine chassa d’un revers de chiffon.

        « Vous avez tenu 2 minutes de plus que la semaine dernière. Il y a du progrès. Malheureusement, je ne pourrai pas rester pour vous faire un débriefing, je suis attendu ce soir. Mais je vous laisse entre les mains expertes de madame Fleurin. »

        Cassius étendu, ne réagissait pas lorsque Capucine lui retirait ses câbles. Le professeur Perez regardait les mains de la jeune femme avec une once de jalousie. Il se leva enfin et adressa à son patient.

        « Je vous retrouve demain pour un compte rendu. Au revoir Monsieur Howard, au revoir madame Fleurin. »

        « Bonne soirée monsieur Perrez, ajouta Capucine d’un ton indifférent. »

        Et dire qu’il y a peu c’était moi que ses mains touchaient. Il sortit.

        La pièce était bondée. On pouvait trouver dans le brouhaha ambiant les échos d’une jeunesse sur les bancs de la faculté. Lorsque de grands enfants, apprenant de grandes choses, laissaient transparaître dans le sérieux de l’établissement l’honnêteté de leurs vingt ans. Aujourd’hui, leurs fronts s’étaient bien dégarnis et leurs ventres s’étaient assoupis mais ils vibraient de la même façon, dans l’attente d’un professeur. Et c’est bien celui au nom de Perrez que nous avons vu plus tôt qui tenta de briser le silence. Du haut de l’estrade, l’humeur un peu émoussé, il s’adressa à ses pairs :

        « Messieurs s’il-vous-plaît. Professeurs, docteurs, praticiens et peut-être quelques journalistes, bonsoir. Bienvenue à la 33ème édition de la Conférence de Médecine Comportementale de Bourgogne Franche-Comté. Je voudrais remercier… »

        Sa voix enchaina les quelques amabilités d’usages qui seules étaient capables à présent de faire vibrer quelques instants des vieux beaux en quêtes d’importances. Dans un coin de son esprit Miro Alfonso Batista Perrez se dit que lui aussi, à se présenter ainsi, devait en faire partie.

        « … et enfin Monsieur Duhachet pour l’organisation. A présent si vous me le permettez, je vais vous présenter les avancées du programme : Réponses Inconscientes au Mécanisme Electriques ou RIME. Comme vous le savez pour la plupart, j’ai eu la chance de reprendre les travaux de notre regretté professeur Formont, initiateur du programme RIME. Il avait, avec toute l’habilité et le sérieux que nous lui connaissions, élaboré ce projet de réparation cognitive. Les patients souffrants de troubles de la perception et de la mémoire sont ainsi soumis à la Machine d’Allusions Réactives à Grandes Ondes ou comme il aimait l’appeler, la grande MARGO. »

        Une vague de rire plus ou moins appuyée parcourra la salle. L’attention était palpable. Derrière lui, un diaporama illustrait son propos.

        « Ce programme consiste à plonger le patient au cœur de son inconscient et d’interagir avec le sujet. La machine reproduit un espace dans laquelle le patient peut faire revenir à lui des souvenirs enfouis. Ils prennent, en fonction de la personnalité de chacun, des formes particulières. L’un de nos premiers patients avait par exemple, créée un monde intérieur formé d’horloges ou chaque rouage s’ajoutait pour reformer sa personnalité. Car en effet, l’objectif de ce programme est de permettre aux personnes victimes de troubles de reformer point par point leur personnalité. Une fois cette nouvelle personnalité fortement établie, le patient se doit d’affronter son trouble et prendre le pas sur son amnésie.

Ce programme est encore en phase de test et je sais que la plupart d’entre vous s’intéresse à RIME pour le plus fameux de nos patients. »

        Le professeur Perrez, s’arrêta un instant. Il entendait les journalistes au premier plan, griffonner leurs notes ou tapoter avec une rapidité déconcertante. Il faisait chaud et il voulait être ailleurs, dans les bras de Capucine peut-être ? Il appuya pour faire avancer une slide.

        « Monsieur Cassius Howard, 45 ans, suspecté par la police du meurtre de sa femme et de leurs deux enfants il y a de cela trois ans. »

        Perrez avait de la peine. L’image projetée sur l’écran affichait un homme au regard hagard, au visage fermé. Quiconque avait observé cette image dans les journaux ou à la télévision pouvait sans difficulté présumer coupable ce pauvre diable. Lui-même avait commis cette appréciation avant de le recevoir dans son laboratoire. Mais les semaines à échanger avec lui et l’horizon de son monde intérieur lui avait fourni quelques doutes sur sa culpabilité.

        « Monsieur Howard suit donc ce programme depuis maintenant trois mois sous décision du Tribunal de Grande Instance afin de statuer définitivement sur sa possible culpabilité. Le patient souffre en effet d’une liaison importante et d’une amnésie sérieuse. Le travail que nous effectuons avec mon équipe semble porter ses fruits. Le patient semble recréer des souvenirs de plus en plus précis et nous pourrons bientôt témoigner de… »

        Le professeur lisait sans entrain la fiche que son directeur le docteur Duhachet lui avait rédigé. Lui qui était jadis connu pour ses envolées et ses poussées de colère, était aujourd’hui corseté et muselé par sa hiérarchie. Cela ne l’avait jamais vraiment dérangé, mais son divorce couteux lui ajoutait une pression financière. Dans son dos, Perrez sentait jubiler Duhachet à qui la médiatisation de ce programme semblait convenir.

        « Je vous remercie de votre attention et je reste à votre disposition si vous avez des questions… »

        Qu’ils aillent au diable.

Devant moi le désert et ses marées de blanc. Un soupir puissant fait un écho au ciel. L’étendue sauvage est bercée de rayons aveuglants. Le vent souffle et…

        « Bonjour Cassius, êtes-vous réveillé ? »

        Le ciel se teinte de pourpre. La voix est chaude mais plus sombre. Plus sombre ? Plus sombre que quoi ? Ai-je déjà entendu cette voix ? Et ne l’ai-je pas toujours été, éveillé ?

        « Cassius, j’ai une mauvaise nouvelle. Ça sera bientôt la fin de nos échanges. Cela fait maintenant plus de cinq mois que nous conversons ensemble. Bientôt deux mois que nous n’avançons plus. »

       Je sens mes jambes lourdes. Enracinées dans une dune blanche. Mon corps est pareil aux statues.

        « Pourtant, j’y croyais. Nous y étions presque. Mais à chaque fois votre souvenir s’emballe. Cette femme, vous souvenez-vous de son visage ? Et ces enfants ? Qui sont-ils pour vous ? »

       Je ne comprends pas cette voix. Le ciel est noir de rouge. Je voudrais crier mais je ne le peux pas. Une tempête approche. S’emballent les grains et s’effrite mon monde. (Mon monde s’effrite et les grains s’emballent)

       Une voix se mêle à celle du professeur

« Professeur il n’est pas prêt »

« Capu… Madame Fleurin, il faut au moins que j’essaie. »

       Il est plus lointain, il est loin, loin de cette Terre désolée qui me pique ma sève. Deux tornades prennent des formes d’enfants, elles courent, elles dansent, dilapident leurs couleurs. Elles tournent autour de moi, j’entends leurs rires s’effacer.

« Cassius, qu’avez-vous fait ? »

       Tremble la Terre et le sol le libère. Mes jambes, toujours aussi lourde, ne sont plus prisonnière. J’accroche mes pieds dans le sable et affronte la révolte du vent. Derrière moi les tornades verte et jaune. Derrière moi…

« Ne vous retournez pas Cassius. Qu’avez-vous fait ? »

       Je tremble comme la Terre mais j’avance. Une forme fine s’éprend de l’horizon. Elle a la forme d’une femme et ses traits se forment sans se deviner. Je me sens lourd. Je tombe, elle approche. Sa main se tend vers moi.

       J’ai mal, mon corps se fissure, les tornades m’assaillent. Le cri blanc du tonnerre perce le pourpre du ciel. Sur ma joue elle pose sa main. Elle s’approche, elle.

« Mon amour. »

       Le bruit d’une fin des Temps se fige et disparaît dans mon trop blanc désert. J’ai la larme à l’âme. Mon corps se cambre. Je tombe.

« Cassius ? Vous m’entendez Cassius ? »

       Les genoux à Terre, la tête au sol, je sens en moi monter les couleurs.

« Cassius ne regardez pas en arrière vous n’êtes pas p… »

       Entre mes jambes, je vois l’avant, le noir du mystère, la colère et… Une main de sable me caresse la joue. « Mon amour. » Je sombre en arrière.

      De vagues images aux goûts de sépia se gorgent de couleurs. Une après-midi de printemps qui promène sa lueur. Mes enfants jouent dans le jardin. Lilas a taché sa jupe citron et Maxime dans sa salopette sapin tente de lui enlever les mains pleines de terre. Il fait chaud. J’entends les rires caresser mes oreilles. Dans la cuisine elle est là, étincelante dans une robe bleue, Anaïs. Sa fine silhouette danse sur un air bien connu, elle ne m’entend pas arriver. C’est le moment de la journée que je préfère. Dans un instant, je pourrai glisser mes baisers sur sa nuque. J’approche, elle me remarque sans se retourner, je la sens sourire. Presque là. Un bruit sourd, ce n’était pas dans la chanson. Elle se retourne, je vois ses yeux apeurés. « Mon amour ! Att… »

       Un coup. Je tombe à genou. Ma tête vibre. Quelque chose me saisit et me frappe contre la table. Je sens une rivière de sang couler sur mon crâne. Je suis éveillé. Ne l’ai-je toujours été ? J’ai mal. J’entends les cris. J’entends… Une forme noire passe au-dessus de moi. J’entends. J’entends les coups, j’entends les éclats. J’entends. Je suis éveillé et j’entends. Sur le sol coule une mare de mon sang. J’entends. « Merde tu l’as tué putain ! Ça devait pas se passer comme ça » « Ta gueule elle se défendait ! Où sont les enfants ? » « Je te préviens je fais pas dans le gosse. » « Va prendre ce que tu peux je m’en occupe. » « Mais tu ne vas pas… » « Va j’te dis ! »

      J’ai en moi le poids des statues de marbre et j’entends. Des larmes coulent sur ma peine. La forme revient. « Merde t’es pas mort ! ». Elle glisse quelque chose de froid dans ma main. Une lame. « Bonne nuit connard ». Elle frappe.

« Cassius ! Cassius vous m’entendez ? »

       Mon corps est lourd dans ce désert. J’ai en moi un poids que je ne peux porter. Dans le sable coule une rigole pourpre, mes souffrances ne peuvent s’effacer.

« Merde Cassius ! J’ai trop forcé ! Ecoutez ma voix ! Que voyez-vous ? »

« Vous croyez qu’il va le supporter ? »

« Je l’ignore Cap… Madame Fleuron, je l’ignore… »

       Dans mes mains, des châteaux de sable. Un ballet d’images abandonnées au souffle du vent. Ma gorge est serrée. Ne l’ai-je toujours été, éveillé ? L’assaut est trop dur. Devant moi le désert… Devant moi…

« Professeur ? »

« Cassius ! Oh putain ! Je veux dire… Je suis content de vous entendre. Je suis désolé, le processus ne devait pas fonctionner comme ça ! C’était beaucoup trop violent mais à présent nous pouvons dire que vous… »

« S’il vous plaît professeur… »

       La voix chaude et rassurante se fait attendre. Le ciel est pimenté de carmin.

« Capucine, avons-nous bien tout l’enregistrement ? »

« Oui Miro, tout est dans la boîte. »

« Merci, vous noterez ceci sur la cassette : le patient Cassius Howard n’a pas supporté la révélation et ne s’est pas réveillé du souvenir. »

      J’entends une larme couler, je me sens plus léger.

« Adieu, camarade. »

      La voix s’éteint.

      Devant moi le désert et ses marées de blanc. L’horizon des possibles et l’enfant chéri du ciel. Une étendue bercée de rayons aveuglants, je n’aurai jamais vu autant de blanc… Je…

 

      Le professeur Miro Alfonso Batista Perrez tapotait son crayon contre son bloc-notes. Guettant la dernière lueur dans l’œil de son patient. Capucine à ses côtés, vient lui serrer la main. Une larme coule sur sa joue cristalline. Larme qu’il chassa d’un revers de chiffon. Il sentait battre son cœur dans le creux de ses doigts. Capucine desserra sa main et sortit de la pièce en caressant le dos du professeur. Il resta un instant seul. Il ouvrit la machine. Abaissa les paupières de ce qui fut un homme. Il nota : Cassius Howard / Semaine 20 / 48 minutes et 35 secondes / Disparu.

 

Gautier Veret 23 avril 2020

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